Les images ont tourné en boucle sur les réseaux sociaux: Pep Guardiola expliquant à un Raheem Sterling un brin décontenancé comment, avant même de recevoir le ballon dos au but, il devait avoir « ouvert » son corps, et repéré visuellement l’espace dans lequel il s’engouffrerait après l’avoir rendu. Rien de bien sorcier, en fait – c’est le genre de conseil que l’on donne aux attaquants dans toute école de football digne de ce nom. Ce qui avait frappé les imaginations était plutôt l’incroyable animation du manager, sa gestuelle, la conviction avec laquelle il rappelait ce principe de base du jeu à son ailier.

Celui-ci était bon élève. Quelques mois plus tard (il semblerait que la vidéo ait été filmée lors de la pré-saison de City), il marquait un but décisif contre Feyenoord en Ligue des Champions, appliquant à la lettre les instructions de son manager. C’est ainsi, tout du moins, que l’on présenta la chose. Il est en effet devenu de règle de parler de Guardiola comme d’un programmeur de jeu et de joueurs, d’une sorte de Pygmalion du football. On dissèque ses plans de jeu au scalpel, en y voyant des subtilités qui n’existent souvent que dans l’esprit de ceux qui croient les identifier. Et, du coup, on oublie ce qui est la règle numéro 1 de Guardiola, bon disciple de Cruyff qu’il est: ne jamais perdre de vue que le football est un jeu simple, et que rien n’est plus compliqué à acquérir que cette simplicité.

Non, Guardiola n’est pas un ingénieur en mécanique du football pour lequel le matériau humain servirait à construire des machines à jouer. Certes, ses séances d’entraînement font la part belle à la répétition (ce en quoi il est en phase avec l’immense majorité de ses confrères). Certes, il entend que ses joueurs respectent sa discipline en termes de positionnement, d’appels, de permutations (ce en quoi il ne fait rien d’autre que ce que font ses collègues). Mais de là à s’imaginer que ce visionnaire est aussi une sorte de dictateur, de chef d’orchestre qui se repose sur des exécutants et ne leur pardonne pas la moindre entorse à la partition, non. Au coeur de la philosophie guardiolienne est l’idée de liberté.

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L’insoutenable liberté de l’être

Je reviens ici au cas Raheem Sterling, qu’on pensait menacé par l’arrivée du coach catalan (trop « fou-fou », pas assez rigoureux, etc.), et qui est aujourd’hui, avec douze buts, le meilleur buteur du club mancunien, devant Kun Agüero et Gabriel Jesus, ce qui doit être l’une des statistiques les plus inattendues de cette saison après qu’on en a joué déjà plus d’un tiers. Sa transformation est telle qu’on pourrait être tenté d’analyser son cas comme celui d’un animal de laboratoire, avec Pep dans le rôle d’une sorte de Dr Frankenstein bienveillant. Ce serait oublier que la raison pour laquelle Sterling est aussi efficace aujourd’hui, c’est parce qu’il est libre de l’être, sans autres contraintes que celles que lui dicte sa compréhension du jeu. La liberté aussi s’apprend.

Sterling reste un dribbleur dans l’âme, un fantasista, un lutin, un funambule, tout ce que vous voudrez dans ce registre – et c’est même pour cela, pour ce talent si rare de nos jours, qu’il est aujourd’hui titulaire dans une équipe où ce ne sont certainement pas les joueurs offensifs de talent qui manquent.

Leroy Sané est son digne pendant sur l’autre flanc, un autre dribbleur, même si c’est dans un registre différent, même si les morphologies de deux wingers pourraient difficilement être plus distinctes. Lui aussi s’est vu décerner le même « permis de provoquer », et tant pis si le risque de perdre le ballon s’en trouve accru: Guardiola ne prône pas la possession pour la possession, mais la possession pour l’expression. Il fournit les couleurs, mais pour laisser d’autres les utiliser. L’idée qu’il soit un « maniaque du contrôle » (control freak) n’a pas lieu d’être entretenue, pas dans ce contexte précis en tout cas.

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« Sans un souffle de liberté, le football cesse de respirer »

Il sera plus qu’intéressant de voir si ce pan de la philosophie du jeu de Guardiola inspire d’autres managers, comme d’autres de ses principes l’ont fait dans le passé (notamment pour ce qui est du culte de la possession et des redoublements, retriplements et requadruplements de passes, si une pareille chose peut exister). Ce n’est pas qu’il soit le seul à prôner l’utilisation d’authentiques dribbleurs, de « passeurs de ligne »: José Mourinho, eh oui, ne fait pas autre chose en ce moment avec Martial et Rashford à Manchester United, comme il l’avait fait, brillamment, avec Robben et Duff lors de son premier passage à Chelsea. Emery a Neymar et Mbappé au PSG, ce veinard.

L’essentiel est que dans un football de plus en plus formaté, où les analystes ont envahi les bureaux des centres d’entraînement, où tout est quantifiable et quantifié (s’imagine-t-on), où une tablette gonflée de logiciels footeux est devenue aussi indispensable aux coachs que leurs survêtements, les vrais grands entraîneurs, eux, ne perdent pas de vue que, sans un souffle de liberté, le football cesse de respirer.

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